Lacustris était une petite cité médiévale, surplombant un lac immense, à la lisière de la forêt de
Brocéliande. Elle vivait principalement de l'artisanat, de l'élevage, mais surtout du poisson pêché
en abondance sur le Lac. Elle avait connu une longue période de paix et de prospérité, gouvernée
par le Seigneur de Broc. Aussi généreux que malhonnête, celui-ci distribuait aux plus pauvres
presque autant d'argent qu'il se mettait dans les poches. Vieillissant, et ayant fini par vider les
caisses de la ville, il avait progressivement cédé l'administration de la cité, au chef de ses gardes,
le Chevalier Larkan. Les excès de ce dernier avait semé un vent de révolte sur la population.
Il prélevait des impôts et des taxes toujours plus élevés, sur une population toujours plus
pauvre. Cela lui permettait de financer un nombre toujours plus grand de gardes, censés
veiller sur la cité, mais en réalité surveillant de plus en plus la population. Impétueux et tyrannique,
celui-ci avait réuni contre lui, les plus fortes têtes parmi les pêcheurs, les éleveurs et les
commerçants de la cité.

 

 



C'est à cette époque que le dragon du Lac refit son apparition. Il avait presque disparu de la mémoire collective, se faisant très discret pendant toute la période de prospérité. Mais depuis l'avènement du chevalier Larkan, il refaisait parler de lui. Ce fut d'abord la disparition d'un pêcheur et de sa barque, emportés dans les profondeurs du lac. Puis l'incendie d'une Ferme située au bord de l'eau. Et enfin l'une des plus fameuses taverne de la cité, installée sur les berges du Lac, s'était éffondrée mystérieusement. Les anciens, dans leur grande sagesse, y avaient vu le signe indiscutable du retour du Dragon. S'attaquant aux hommes les plus forts de chaque corporation, le Dragon avait fait taire toute opposition au Chevalier Larkan. La population s'était rangée derrière le dernier homme fort de la cité pour se protéger des méfaits du monstre. Le Chevalier Larkan décida de fermer les portes de la cité tous les soirs, et d'imposer un couvre-feux intra-muros. Il fit installer des postes de guet à tous les points clefs de la cité, ou des gardes se relayaient en permanence. Convaincus que tout cela n'était fait que pour les protéger, la population consentait désormais à toutes les nouvelles décisions du chevalier. Les dispositifs de protection, loin de rassurer la population, ne faisaient qu'alimenter la peur.

La vie à Lacustris était désormais devenue bien triste, et seuls quelques éleveurs et quelques pêcheurs osaient encore se réunir dans une taverne située dans les bas quartiers de la ville. Ceux-ci faisaient figure de courageux, non pas d'oser défier le couvre-feux, mais de prendre le risque de croiser le dragon une fois la nuit tombée. Le courage des bretons n'est, il est vrai, pas étranger aux boissons qu'ils consomment dans leur taverne. Ils y croisaient les marchands ambulants qui n'avaient put rentrer dans la cité du fait du couvre-feux.

C'est ainsi qu'arriva un jour, dans cette taverne un commerçant voyageur dont la charrette était chargée d'objets venus de pays lointains. Celui-ci rentra dans la taverne et aussitôt demanda:

- »Mais qu'est-il arrivé à la belle ville de Lacustris? Hier accueillante, mais qui aujourd'hui refoule les voyageurs. »

S'étant exprimé suffisamment fort pour que tout le monde l'entende, mais sans s'adresser à personne en particulier pour ne pas les froisser, c'est le tavernier qui lui répondit en premier:

- » Hélas brave Homme la ville doit se protéger, car un dragon est réapparu et nous cause mille tracas. »

Le voyageur éclata d'un rire fracassant qui tranchait avec l'austérité des habitants de la cité.

  • « Ha Ha Ha un Dragon! C'est un dragon qui terrorise de solides gaillards comme ceux que je vois là? Et à quoi ressemble t-il ce Dragon?

    Cette fois-ci piqués au vif, tous lui répondirent:

  • « Il est noir, énorme, avec le corps couvert d'écailles... »

    un autre ajoutait:

  • « Il à de gros yeux globuleux qui vous paralysent »

    un autre encore:

  • « Il crache le feu et incendie les maisons »

    et encore:

  • « Il à de très longues nageoires, et peu renverser une barque d'un coup de queue »

Aucun d'entre eux ne l'avait vu, bien sûr, mais tous savaient le décrire. Ils en rajoutaient un peu pour ne pas passer pour des pleutres auprès d'un étranger.

-«  Ah, c'est à ce genre de dragon que vous avez à faire. » dit l'étranger d'un air convaincu.

-«  Vous devriez l'apprivoiser! » ajouta t-il.

Cette fois-ci ce furent les habitants qui se mirent à rire:

-« Ha Ha ha! L'apprivoiser elle est bonne celle-là! »

Ayant d'abord attiré l'attention de son public, l'ayant ensuite vexé, pour enfin, mieux conquérir sa sympathie, le voyageur, qui n'était pas moins commerçant continua:

  • « J'ai dans ma charrette une jarre, dans cette jarre, deux petits dragons comme celui que vous me décrivez. Mais ils viennent de très loin, de Chine, et là-bas, les gens les apprivoisent, et les mettent dans leurs maisons pour les protéger. Je pense que si vous parveniez à apprivoiser ceux-ci, vous devriez résoudre vos problèmes avec votre dragon. »

    L'auditoire hésitait entre prendre ces propos à la rigolade ou croire à l'existence des deux dragons dans la charrette. Quand l'étranger demanda de l'aide pour apporter la jarre afin de leur montrer les dragons, tous eurent un mouvement de recul. Deux hommes se proposèrent de l'aider néanmoins. La jare fut amenée et le couvercle ôté.

    Les hommes s'avancèrent prudemment, et découvrirent deux poissons très ronds, tout noirs, avec des yeux globuleux, et de très longues nageoires.

Amusés par le tour que leur avait joué l'étranger, ils décidèrent de les lui acheter. Ils allèrent le lendemain les relâcher dans une mare cachée au coeur de la forêt. Rapidement l'histoire des dragons du voyageur amusa toute la cité. Et quand les deux poissons firent des petits, tous les habitants se proposèrent d'en adopter. Ils furent pêchés dans la mare et disposés ici dans une fontaine, là dans une soupière, ailleurs dans un vase. Après avoir ri et apprivoisé les petits dragons, les habitants commencèrent à ne plus avoir aussi peur du gros qui vivait dans le Lac. Et celui-ci finit par ne plus faire parler de lui. N'ayant plus à craindre le dragon, les habitants comprirent que leur vrai problème c' était le chevalier Larkan. Lui non plus ne leur faisait plus peur, et ils se révoltèrent.

Les gardes, qui n'avaientt plus de dragon à surveiller étaient gagnés par l'oisiveté. Ils ne tardèrent pas à se retourner contre leur chef, et aidèrent la population à le chasser de la cité.

Lacustis ayant retrouvé confiance et sérénité, redevint rapidement une ville heureuse et prospère.

Quant au dragon du lac, il n'est pas réapparu depuis, mais attention, il y a dans les lacs et les forêts toutes sortes de monstres en sommeil. Ils n'attendent que le réveil de nos peurs primaires pour revenir. Et il y a dans les châteaux et les palais, des tyrans en herbe qui n'attendent que le retour d'un quelconque dragon pour abuser de leurs pouvoirs.

Alors apprivoisons nos peurs, et pour cela pourquoi ne pas adopter un dragon?

 

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